L’empire se meurt
L’actualité internationale s’enchaîne à un rythme effréné où l’intelligence peine à discerner une quelconque logique. Au lieu de s’enfermer dans des remous superficiels, Emmanuel Todd nous propose, dans un récent entretien chez Elucid.media1, de plonger dans les tendances de fond du temps long.
Le déclin de l’empire
La grande tendance actuelle est l’effondrement de l’empire américain. Ses croyances, valeurs et idéaux sont contestés: le consensus de Washington en économie – libre-échange, libéralisations, privatisations, etc. –, les droits de l’homme, la démocratie libérale, les droits des minorités plus récemment, le dépassement de la nation.
D’autres puissances émergent. L’empire se resserre sur trois pôles: l’Amérique, l’Europe et l’Asie de l’Est. Là, il peut encore garantir son contrôle et cherche à le renforcer dans la crainte du reflux – d’où des pressions sur les pays européens ou des interventions en Amérique latine. Le besoin de contrôler un certain nombre de ressources devient vital pour assurer le niveau de vie des Américains, auquel ils ne souhaitent pas renoncer mais qui commence déjà à diminuer.
Le cœur
Une partie des autorités américaines semble être consciente de la situation. La question reste ouverte de savoir si le pouvoir américain tentera de maintenir tout son empire ou acceptera un recul, et alors dans quelles proportions. Toutefois, le cœur de l’empire dépend de la production de la périphérie – notamment industrielle – et ne peut donc pas abandonner sa domination.
Les Etats-Unis ont tenté le protectionnisme, mais l’essai semble intervenir trop tard, quand ils n’ont plus les moyens de se réindustrialiser, notamment par manque d’ingénieurs. La guerre commerciale avec la Chine a paru tourner court, celle-ci étant peu dépendante des Etats-Unis.
Ces derniers doivent se dégager de la guerre en Ukraine, n’ayant pas les moyens industriels de tenir l’affrontement avec la Russie. Mais ce retrait doit être discret, car il s’agirait de la première défaite stratégique américaine, révélant leur faiblesse. Dans ce but, le regain de bellicisme des pays européens en soutien à l’Ukraine est une aubaine.
Les Américains se livrent aussi à des actions périphériques, là où ils peuvent apparaître plus forts – autour d’Israël, contre l’Iran, ou au Nigeria. Les méthodes, comme au Venezuela, évitent l’envoi de troupes et se rapprochent de la guérilla, évitant la mort de soldats américains mais révélant aussi une certaine faiblesse. Todd parle de «nano-militarisme théâtral».
Sur le plan intérieur, les Etats-Unis sont en proie à des troubles, voire au risque de déchirement civil.
Les périphéries
Plusieurs pays de la côte pacifique de l’Asie étaient solidement intégrés à l’empire (Japon, Corée du Sud ou Taïwan). Pour certains ils le sont encore. D’autres semblent basculer vers la Chine, en un grand bloc est-asiatique.
L’Europe ne sait plus quoi faire, abandonnée par son maître américain, ne comprenant pas que l’empire s’achève. Au contraire, elle s’enfonce dans les idéaux mourants comme le dépassement de la nation ou le libre-échange. Toutefois, des différences apparaissent entre pays, ou entre la population et les autorités politiques.
Après l’empire?
La chute est-elle irréversible? La désindustrialisation et l’individualisme des Etats-Unis incitent Todd à l’affirmative. L’Asie reprendra sans doute sa place historique de centre économique mondial.
La pression des Etats-Unis sur les pays européens risque de se poursuivre. Ceux-ci s’enfonceront-ils avec le cœur de l’empire ou s’en détacheront-ils, économiquement et dans leurs valeurs, profitant de l’occasion? Une forme de renaissance pourrait être tentée. La question d’un possible renouement avec la Russie se posera aussi.
Les choix de l’Europe pèseront sur la Suisse. Doit-elle suivre ses voisins? Rechercher une proximité avec le cœur américain? Les attaques contre le secret bancaire puis les taxes douanières montrent que les Etats-Unis ne nous veulent pas que du bien. Un équilibre entre les blocs pourrait aussi être recherché, tout comme une limitation des dépendances. Le choix est probablement encore à trancher.
Notes:
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Contre l'impossible roman noir vaudois – Editorial, Félicien Monnier
- Loi sur le Grand Conseil - La Ligue vaudoise répond à la consultation – Ligue vaudoise
- Subsides à prendre sous la loupe – Jean-François Cavin
- Rapprocher économie et société – Jean-Hugues Busslinger
- Que reste-t-il aux souverainistes? – Olivier Delacrétaz
- Oui à l’argent liquide – Cédric Cossy
- Le fonds climat: où s’arrête le rôle de l’Etat? – Quentin Monnerat
- Sidérant? Et vlan! – Jacques Perrin
- Zermatten et les bases spirituelles de notre armée – Xavier Panchaud
- Début de consécration pour les Mosaïques d’Orbe – Félicien Monnier
- Trois verres ça va, un Vert bonjour les dégâts – Le Coin du Ronchon
