Identification
Veuillez vous identifier

Mot de passe oublié?
Rechercher


Recherche avancée

Rapprocher économie et société

Jean-Hugues Busslinger
La Nation n° 2299 20 février 2026

Les liens se distendent depuis quelques années entre société civile et monde économique. On peut l’observer notamment lors de de certaines votations populaires, mais aussi à la lecture des médias ou des commentaires laissés sur les réseaux sociaux. Ainsi, le regard porté par la population du pays sur les entreprises est le plus souvent critique, ces dernières étant considérées au mieux comme un mal nécessaire, au pire comme des escrocs en puissance. Le mépris des bénéfices et du profit gagne du terrain tandis que sont ignorées les contributions des entreprises à la prospérité générale sous forme d’emplois, de salaires et de cotisations sociales, voire de mécénat.

En parallèle, il est de bon ton d’opérer une division entre les divers acteurs économiques, non sans sombrer dans un certain manichéisme. Evolution bien contemporaine, le camp du bien fait ainsi face à celui du mal ou du condamnable. On opposera dès lors volontiers commerce local à commerce international, PME à grandes entreprises, économie circulaire à économie importatrice, activités propres à activités polluantes ou génératrices de CO2.

L’individualisme triomphant qui s’est répandu dans nos sociétés occidentales depuis les trente glorieuses conduit à une évolution considérable des valeurs de la jeune génération: alors que les générations précédentes plaçaient la réussite professionnelle sur un piédestal, c’est aujourd’hui l’équilibre entre le travail et les loisirs qui prime, en tout cas parmi les jeunes adultes. Le travail n’est plus un but en soi, mais uniquement un moyen de d’atteindre cet équilibre. L’explosion du travail à temps partiel en est une expression. «Gagner (un petit peu) moins pour vivre plus» semble être l’un des crédos de cette génération pour laquelle aller vers la «décroissance» ne semble plus tabou, sans d’ailleurs que les conséquences concrètes d’une telle voie lui apparaissent clairement. On remarquera que cette évolution est parallèle à l’élévation du niveau de vie et des salaires et se manifeste surtout chez les individus à l’abri du besoin.

Les facteurs de désaffection

Les causes de cette désaffection sont multiples. Parmi ceux-ci, on relèvera que l’école ne transmet plus les notions économiques de base aux élèves. Ceux-ci ne connaissent plus les mécanismes élémentaires qui sous-tendent et animent une économie de marché, ni comment la richesse est créée. De ce fait, une partie grandissante de la société est incapable de mesurer les conséquences économiques des décisions prises aux différents échelons politiques, décisions qui se prennent alors sur la base d’émotions au lieu de reposer, comme cela devrait être le cas, sur des éléments factuels et pragmatiques. Corollaire de ce constat: le processus politique est aujourd’hui beaucoup plus exposé aux tentatives de manipulation des esprits qu’il ne l’était dans les précédentes décennies.

L’apparition récente d’activités économiques virtuelles ne vient pas simplifier la donne. Faute de lien concret avec une part toujours plus importante des activités économiques, la compréhension se distend à mesure que l’économie réelle ou de proximité tend à se restreindre. Si l’on apprécie – et encore – son boulanger ou son coiffeur, on apprécie tout autant, voire plus, les sites internet d’entreprises de grande distribution qui permettent de satisfaire ses envies immédiates de consommation. En outre, on constate tous les jours que l’économie des services se déshumanise progressivement: obtenir au bout du fil ou en face de soi un être humain sera bientôt une vue de l’esprit. En parallèle, l’émergence des mastodontes dont le modèle économique repose sur l’informatisation de la société – Google, Meta etc. – éloigne toujours plus cette économie virtuelle des individus.

La gauche s’est approprié la protection de l’environnement pour construire un narratif politique destiné à effrayer la population, dans le but de lui faire accepter des mesures qu’elle a pourtant toujours refusées par le passé. On jette par ailleurs le discrédit sur l’ensemble de l’économie privée, en martelant l’image de travailleurs aliénés du 19e siècle, alors que le travail, dont le rôle social et structurant est évident, n’est aliénant que pour une minorité d’actifs. Le «storytelling» de la gauche est alimenté par une multitude d’études et d’instituts universitaires – désormais chasse gardée des forces «progressistes» – émargeant au budget de l’Etat; la caisse de résonance médiatique fait le reste.

Quels remèdes?

Peut-on infléchir ce qui apparaît dorénavant comme une tendance lourde? Quelques pistes peuvent être envisagées. Tout d’abord en remettant à l’honneur l’enseignement des simples mécanismes économiques de base pour les plus jeunes ainsi que celui de l’histoire des théories économiques et des enjeux de type économique. Les médias généralistes pourraient aussi jouer leur rôle en décryptant, sans lunettes idéologiques, les évolutions et les tendances. Ensuite, on doit admettre qu’il manque dans le paysage politique suisse contemporain une véritable «pensée économique de droite» ainsi que le courage de la mettre en valeur. Ce manque de repères intellectuels se ressent également dans la pratique, à mesure que de nombreux conservateurs semblent se convaincre qu’une intervention accrue de l’Etat est nécessaire pour résoudre les problèmes qui apparaissent, contribuant ainsi à l’étatisation croissante de la société. On ne peut dès lors qu’appeler de ses vœux l’émergence (ou plutôt la résurrection) d’instituts ou de facultés qui se distinguent de la doxa actuelle imprégnée d’idées gauchisantes et qui favorisent l’approche plurielle des phénomènes économiques. L’institut lucernois pour la politique économique (IWP) paraît bien seul dans le paysage actuel.

Les nombreux atouts d’une économie ouverte telle que celle de la Suisse méritent d’être mieux mis en valeur. Subtil équilibre entre économie d’exportation et marchés locaux, entre centres de recherche, progrès technologiques et savoir-faire appréciés, elle impressionne par une résilience hors du commun. Elle apporte ainsi une contribution essentielle à la prospérité du pays, même lorsque les facteurs extérieurs sont défavorables (on pense à la constante appréciation du franc par rapport au dollar ou à l’euro). 

Vous avez de la chance, cet article est en accès public. Mais La Nation a besoin d'abonnés, n'hésitez pas à remplir le formulaire ci-dessous.
*



    Les abonnements souscrits au 2e semestre de l'année courante sont facturés à demi-prix.
 
  *        
*
*
*
*
*
*
* champs obligatoires
Au sommaire de cette même édition de La Nation: