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Sidérant? Et vlan!

Jacques Perrin
La Nation n° 2299 20 février 2026

Dans La Nation, les rédacteurs en chef invitent parfois les auteurs d’articles à biffer maints adjectifs.

Il faut dire que cette espèce grammaticale prolifère dans la presse, notamment les adjectifs terminés par la syllabe -ant. La plupart dérivent d’un participe présent et héritent du dynamisme verbal: délirant, scintillant, étonnant, sidérant. Il ne s’agit pas de «mauvais français», mais l’omniprésence des qualificatifs en -ant fatigue l’œil et l’oreille.

Pour une raison qui nous échappe, ils abondent dans les papiers culturels, la critique littéraire, musicale ou cinématographique. Le dernier magazine consacré à la musique classique, Diapason, dans une discographie comparée de la Rhapsodie hongroise no 2 de Liszt, s’emballe: un des morceaux les plus captivants du romantisme… une grâce naïve et exubérante… un vibrant corpus… d’arrogantes notes répétées deux fois… une impressionnante cadence… une facilité déconcertante… des pages fascinantes… une puissance rugissante… une pâte sonore envoûtante… une autorité rayonnante… un piano qui explose en déflagrations tonitruantes… une conclusion brillante… un Lassan irrésistiblement attrayant… les miroitantes facettes d’une virtuosité fulgurante, gagnant le surnaturel… une justesse d’expression constante… un Liszt fascinant.

Dans 24 heures des 10, 11 et 12 février, nous tombons sur l’annonce fracassante de la fermeture de l’usine saint-preyarde… une affaire retentissante… une situation préoccupante… des responsabilités croissantes… une approche non-jugeante… une situation traumatisante, d’autant plus frustrante… un loup déviant… une utopie agissante… l’évocation puissante et joyeuse de populations latines… un mutisme ahurissant… une scène bouleversante… des rendements mirobolants… une petite voix grinçante… une protagoniste délaissée puis triomphante… un film prenant et franchement divertissant… une logorrhée tantôt vindicative tantôt suppliante… le destin drôle, piquant et émouvant d’une mère égocentrique et envahissante.

Quelques adjectifs en -ant sont, comme on dit, «incontournables»: Trump et Poutine sont forcément clivants, l’offre culturelle est inévitablement foisonnante, un rapport (contre Valérie Dittli, la police lausannoise ou le couple Moretti) est accablant, les prix sont exorbitants, les mâles dominants, tous les projets innovants, les discours inspirés et inspirants, le réchauffement climatique très impactant, une réponse cinglante. Pour manifester leur enthousiasme, les plumitifs recourront à ébouriffant, décoiffant, bluffant; quant à la journaliste critique, elle écrira des pages dérangeantes, déstigmatisantes ou déculpabilisantes; elle restera vigilante face au fascisme rampant. Attention! Dieu n’est plus tout-puissant; un homme puissant est mauvais, mais une femme puissante admirable. Les immigrés, réfugiés et demandeurs d’asile sont remplacés par les migrants et surtout les femmes migrantes. On louera des propos bienveillants, des métiers motivants ou épanouissants. Si un adjectif manque encore de force, on lui adjoindra les préfixes méga ou hyper, super étant vieilli: hypervalorisant, mégastimulant… Les adjectifs en -ent sont moins usités, mais résilient, éloquent et émergent ne sont pas négligeables.

Tous ces adjectifs dispensent de réflexion et d’attention. On les utilise partout, à tout propos. Ainsi avons-nous entendu un voisin de café dire à une copine: «Tu sais, les vidéos de Crans-Montana sur le net étaient horribles, vraiment glaçantes.» Une formation diplômante n’est pas nécessaire à la maîtrise du -ant.

Pour nous remettre de notre travail écrasant de repérage, nous lisons le roman Un sergent dans la neige de l’écrivain italien Mario Rigoni Stern, qui raconte son expérience de chasseur alpin incorporé dans la division de montagne Tridentina, sur le front russe, de Noël 1942 à fin janvier 1943. Les adjectifs verbaux y sont rares: endurant, hésitant, fatigant, suppliant, tremblant, le froid mordant, la barbe luisante de givre… Les autres qualificatifs, tout simples, décrivent la nature et les hommes pris dans une misère élémentaire: immense, la neige profonde, blanc, la nuit noire, frisquet, gelé, glacé, glacial, dur, vert tendre (l’herbe imaginée), la mort froide et verte, l’aube grise et livide, la mitrailleuse et le sac lourds, l’arme enrayée, des soldats sales, blessés, affamés, entassés, apathiques, égarés, dépenaillés, débandés, fichus, isolés, ivres, fous, maigres, boiteux, infestés de poux, peinards, rescapés, recroquevillés, une plaie purulente, vive ou gangrenée, rouge de sang, tachée de terre.

Le peloton uni (restez groupés!), la patate bouillie et la polenta rarement chaudes, les étoiles tièdes et tendres, un vrai lit, les traits d’une jeune fille russe, délicats et nobles.

C’était un autre monde.

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