Que reste-t-il aux souverainistes?
Les nations, en particulier occidentales, sont soumises à deux tendances opposées. La première est la mondialisation, progressiste et conquérante, qui avance sous la triple bannière de la liberté individuelle, du progrès technique et du marché libre. La seconde est l’enracinement, une tendance identitaire, intime, conservatrice, qui traduit en mœurs et en institutions le besoin vital de toute personne humaine d’appartenir à une communauté structurée, à une terre délimitée, et à une histoire collective.
L’enracinement est d’ordinaire discret. Il réagit néanmoins, parfois brutalement, quand la tendance mondialisatrice le nie durablement, ce qui est le cas depuis plusieurs décennies. Les succès électoraux des partis populistes sont l’aspect le plus spectaculaire de cette réaction.
Notons que le discours populiste lui-même peut être vecteur de mondialisation. On le voit quand les populistes de tous les pays s’unissent pour se soutenir et s’entre-féliciter de leurs réussites électorales. Cette oxymorique «internationale des nationalismes», ou, comme on disait parfois, cette «internationale blanche», est l’éternelle tentation des démocrates nationalistes.
Le retour en grâce de l’enracinement ne bloque pas, ni même ne freine le courant mondialiste. Les économies nationales continuent de s’interpénétrer. La fabrication du moindre produit fait appel à des sous-traitants du monde entier. Les entreprises industrielles, commerciales et financières avalent les petites, fusionnent avec les grandes et, rompant toute attache avec un lieu quelconque, délocalisent au gré des fiscs nationaux et des coûts de la main-d’œuvre. Les normes juridiques nationales s’alignent sur le canevas standard des droits de l’homme. Les frontières s’abaissent. Un anglais basique se substitue partout aux langues nationales.
La mondialisation se prévaut de son universalisme. Mais c’est un universalisme tronqué, car il n’aborde les êtres et les choses que sous l’angle matériel des chiffres statistiques et des bilans financiers. En fait, la mondialisation commence dans nos têtes, avec ce préjugé utilitariste qui nous induit à tout unifier, à tout centraliser et à tout étatiser. Elle se présente comme l’aboutissement inévitable – heureux ou malheureux, peu importe – du progrès.
Il n’est d’ailleurs pas facile, ni même toujours possible de se priver des facilités de la mondialisation, fût-ce au nom de l’enracinement.
La marche en avant de la mondialisation semble inévitable; mais il n’empêche que l’enracinement restera un besoin vital de l’homme aussi longtemps que celui-ci sera pourvu d’un corps et qu’il lui faudra un espace pour exister et se défendre.
Tels qu’ils se présentent, la mondialisation et l’enracinement semblent irréconciliables. On peut dès lors craindre que la mondialisation ne finisse en désordre universel et que l’enracinement ne subsiste que dans les catacombes, avec quelques rescapés nostalgiques et blafards qui en entretiendront le souvenir.
Ce qui est absurde, c’est que l’opposition entre l’enracinement et l’universel vient d’une compréhension insuffisante de l’un et de l’autre. Nous ne nous lasserons jamais de répéter aux universalistes que l’enracinement n’est pas le contraire de l’universel, ni sa prison, mais sa matrice et son support. Et nous ne nous lasserons pas davantage de faire valoir auprès des populistes que l’universel n’est pas l’ennemi du particulier, mais son aiguillon et sa finalité. Chacun apporte à l’autre un complément d’humanité.
On peut désespérer. On peut aussi se dire que les choses ne vont jamais «de plus en plus»; que les retombées négatives de la mondialisation sur l’environnement, l’immigration et la sécurité lui mettront un frein, voire l’inverseront; que les internationales du mal, narcotrafic ou pédocriminalité, susciteront une reprise en main des pouvoirs nationaux; que dans un avenir proche, une pensée autre que l’actuel rationalisme matérialiste nourrira l’esprit de tout un chacun. L’avenir n’est pas fait.
Quoi qu’il en soit, il importe de combattre la mondialisation partout où elle déracine la société humaine. Il faut le faire sur le plan des idées, ne pas cesser de mettre en lumière les erreurs philosophiques qui l’inspirent et les erreurs politiques qu’elle engendre.
Mais le combat principal est ailleurs. Plus qu’à l’idée de pays, c’est au pays lui-même, à son propre pays qu’il faut consacrer toute son énergie politique, renforcer ses institutions, exiger le meilleur de ses autorités, entretenir ses mœurs par l’exemple, réapprendre son histoire et la rattacher à l’actualité, donner sens et efficacité à ses frontières, défendre sa souveraineté, refuser les traités trop vastes et trop imprécis pour ne pas avantager les signataires les plus forts. C’est ce qu’on peut faire de plus utile. Pour le reste, on verra.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Contre l'impossible roman noir vaudois – Editorial, Félicien Monnier
- Loi sur le Grand Conseil - La Ligue vaudoise répond à la consultation – Ligue vaudoise
- Subsides à prendre sous la loupe – Jean-François Cavin
- L’empire se meurt – Benjamin Ansermet
- Rapprocher économie et société – Jean-Hugues Busslinger
- Oui à l’argent liquide – Cédric Cossy
- Le fonds climat: où s’arrête le rôle de l’Etat? – Quentin Monnerat
- Sidérant? Et vlan! – Jacques Perrin
- Zermatten et les bases spirituelles de notre armée – Xavier Panchaud
- Début de consécration pour les Mosaïques d’Orbe – Félicien Monnier
- Trois verres ça va, un Vert bonjour les dégâts – Le Coin du Ronchon
